Depuis que le M23 a pris le contrôle de Goma, à la suite de son offensive débutée en janvier 2025, des milliers de déplacées internes cherchent désespérément un abri. Mais pour certaines comme Gisèle, jeune fille originaire de Minjenje, dans le territoire de Masisi, l’asile promis s’est transformé en enfer intime. Derrière les ruines de la guerre, les violences basées sur le genre (VBG) persistent et parfois s’intensifient.

Dans les familles d’accueil, la ligne entre générosité et exploitation est parfois fine.
Les agricultrices de Minjenje, Rubaya, Katale ou Mushaki, ayant déjà été chassées de leurs terres, voient leur situation empirer après leur arrivée en ville. Selon Human Rights Watch, l’offensive du M23 a provoqué la fuite d’au moins 400 000 personnes en quelques semaines autour de Goma, s’ajoutant aux millions déjà déplacés dans l’Est de la RDC. En même temps, les forces rebelles ont sommé des dizaines de milliers de déplacés de quitter leurs camps, brisant tout espoir de stabilité.

Pour les femmes et les filles, cette instabilité est plus qu’une tragédie humanitaire, elle crée un terrain fertile pour l’exploitation et l’abus. D’après UNFPA DRC , « 80 % d’entre elles sont menacées lors de leurs déplacements, et 70 % subissent des agressions lorsqu’elles ramassent du bois ». Par ailleurs, l’UNICEFa rapporté une augmentation de 37 % des signalements de violences sexuelles au Nord-Kivu au premier trimestre 2023, comparé à l’année précédente. Ces chiffres sont effrayants : dans un contexte où l’aide et la justice sont gravement déficientes, beaucoup restent prises au piège.

Le piège de l’hospitalité empoisonnée

Certaines familles d’accueil, surtout dans les quartiers pauvres, utilisent les filles déplacées comme main-d’œuvre gratuite. Elles cuisinent, lavent, nettoient, portent l’eau.
D’autres vont plus loin : des filles de 14 à 19 ans ont rapporté avoir été forcées d’entretenir des relations sexuelles avec le fils ou le père de la maison qui « profitait de leur situation ». Dans certains cas, des enfants sont nés de ces abus. Des enfants que les familles d’accueil refusent ensuite d’assumer. Les victimes, elles, vivent avec la honte, le rejet et la peur.

Gisèle, issue d’une famille d’agriculteurs et d’éleveurs dans les collines de Masisi, a vu sa maison réduite en cendres quand les combats ont déferlé sur son village. Avec d’autres, elle a fui pour Goma, espérant trouver sécurité et soutien. Mais l’accueil qu’elle a reçu chez la famille d’une amie a rapidement basculé.

« Je pensais que j’avais enfin un endroit tranquille ; mais le père de la maison a commencé à me toucher, d’abord doucement, puis plus franchement. Un soir, il est entré dans ma chambre sans frapper. Je ne pouvais pas bouger. Mon cœur battait à cent à l’heure. Si quelqu’un n’avait pas frappé à la porte, je ne sais pas ce qui se serait passé. », raconte-t-elle.

Et d’ajouter,

« Il m’a dit que si je ne couchais pas avec lui, je devrais partir. Il m’a menacée : Si tu parles à ma femme, je te ferai du mal. Sans famille, sans ressources, et dépendante de cet hébergement, elle se sentait piégée…je n’avais nulle part où aller », poursuit-elleavec regret.

Violences systémiques dans un contexte humanitaire

Le cas de Gisèle n’est pas isolé. Le Global Protection Cluster , dans son rapport annuel 2024, indique que parmi les populations affectées par le conflit, plus de 120 000 survivantes de VBG sont prises en charge, alors même que la réponse reste insuffisante face aux besoins.  Le Rapport national volontaire de la RDC 2023 signale par ailleurs qu’en moyenne 1 500 cas de violences sexuelles sont enregistrés chaque mois dans les zones de crise et autour des camps de déplacés.

Des organisations médicales confirment la gravité de la situation : Médecins Sans Frontières (MSF) indique avoir traité plus de 23 000 victimes de violences sexuelles en 2023 dans l’est de la RDC, avec un pic lié à l’avancée du M23. Beaucoup racontent des viols « à l’arme », des violences répétées, ou un « sexe transactionnel » des rapports affirment que certaines femmes échangent des services sexuels pour un accès aux champs, au bois de chauffage, ou simplement pour survivre.

Un déni de justice et un silence imposé

Malgré l’ampleur des abus, la justice tarde à venir. Human Rights Watch a documenté des exécutions sommaires, des viols et d’autres crimes de guerre commis par le M23 depuis 2021. Amnesty Internationaldénonce, depuis la prise de Goma, des « violences sexuelles », des tueries et des attaques ciblées contre la société civile. Ces groupes appellent les parties en conflit à respecter le droit international humanitaire et à protéger les civils, particulièrement les femmes vulnérables.

La CNDH-RDC (Commission Nationale des Droits de l’Homme) a lancé en septembre 2025 une formation d’enquêteurs pour mieux documenter les cas de VBG, dans le cadre du projet « Uni pour l’égalité des genres » soutenu par ONU Femmes et l’Union européenne.Maisbeaucoup restent sceptiques : comment enquêter efficacement alors que des filles comme Gisèle craignent de parler, tout en dépendant de ceux qui les exploitent ?

Voix brisées, résilience cachée

Malgré les menaces, quelques survivantes osent se lever. « Je ne voulais pas rester silencieuse », dit Gisèle. Grâce à un contact auprès d’un centre d’écoute, elle a finalement quitté l’homme qui la menaçait et trouvé un soutien psychosocial. Elle n’a pas encore retrouvé Minjenje, le retour semble lointain, tant la guerre déchire encore le Masisi.

« J’aimerais pouvoir rentrer dans mon village, retravailler la terre, voir ma mère sourire à nouveau. Mais pour l’instant, je dois reconstruire ma vie ici, pas seulement physiquement, mais dans mon cœur », confie-t-elle.

Et pourtant, à Goma, les centres d’aide sont débordés, les structures de santé manquent de kits post-viol, et les services légaux sont rares. UNFPA DRC alerte suite aux pillages, certains hôpitaux n’ont plus de produits essentiels à la prise en charge des survivantes, et les risques d’infections, de grossesses non désirées explosent.

Survivre malgré tout

Malgré les menaces, Gisèle a réussi à quitter la maison. Une voisine, qui avait remarqué son comportement apeuré, a fini par la questionner. C’est elle qui l’a orientée vers un petit centre d’écoute tenu par des bénévoles.

Aujourd’hui, Gisèle vit chez une autre famille, mieux encadrée. Elle a reçu un accompagnement psychosocial, mais rien ne pourra effacer la peur qu’elle a ressentie ces nuits-là, quand elle se demandait en silence si la mort n’aurait pas été plus simple.

Elle rêve de retourner un jour à Minjenje, revoir la colline où elle allait chercher du bois avec sa mère. Mais le territoire reste un champ de bataille. Les combats changent de front, mais jamais ne s’arrêtent.

« On nous dit que la guerre est loin, mais elle ne nous quitte jamais », murmure-t-elle

Les invisibles de la paix

À Goma, la guerre peut s’arrêter un jour, grâce à un accord ou une intervention internationale. Mais pour beaucoup de femmes déplacées, l’abandon persiste. Tant que les violences basées sur le genre resteront traitées comme des dommages collatéraux, ces cicatrices invisibles seront ignorées. Comme le rappelle Clémentine de Montjoye, chercheuse senior à Human Rights Watch.

« Les atrocités commises par le M23 et les autres parties au conflit rappellent à quel point les civils, en particulier les femmes, restent sans protection. Il faut des mécanismes de justice et de protection forts, mais surtout une volonté politique réelle », explique-t-elle.

La communauté internationale, les autorités congolaises, mais aussi la société locale doivent se mobiliser, non seulement pour ramener la paix, mais aussi pour garantir que cette paix ne soit pas factice, qu’elle n’oublie pas celles qui souffrent dans les foyers privés, loin des champs de bataille, là où la guerre prend un visage intime.

Tant que la violence continue dans l’ombre d’un « refuge », la victoire de Goma sera incomplète. Alors une question se pose : comment dénoncer son « protecteur » alors qu’on dépend de lui pour manger, dormir, exister ?

Elie CIRHUZA