Certaines personnes âgées restent encore à l’écart de des nouveaux outils de communication à l’heure où WhatsApp est devenu un moyen presque incontournable pour garder le contact avec sa famille. Pour les Congolais vivant à l’étranger, cette application permet pourtant de rester en contact avec les parents et grands-parents restés au pays. Mais pour une partie des personnes du troisième âge, utiliser un smartphone n’est pas toujours évident. Répondre à un appel WhatsApp, écouter un message vocal, envoyer une photo ou encore retrouver une ancienne conversation peut rapidement devenir un casse-tête.

Dans plusieurs familles de l’Est de la République démocratique du Congo ont fui la guerre et les autres sont parties pour des raisons économiques, cette situation oblige les personnes âgées à demander régulièrement l’aide de leurs enfants ou d’autres proches. Une dépendance qui peut parfois être difficile à vivre.
 » Je dépends de quelqu’un pour répondre à mes proches »
Une personne âgée interrogée explique que son smartphone lui pose encore beaucoup de difficultés. Elle ne maîtrise pas suffisamment WhatsApp pour répondre seule aux appels ou consulter certains messages.
Elle doit alors attendre qu’un proche soit disponible pour l’aider à communiquer avec sa famille. Le problème se pose surtout lorsqu’un appel arrive au moment où personne n’est à ses côtés.


« Je dépends de quelqu’un pour répondre à mes proches », explique-t-elle.
Une autre personne du troisième âge raconte une expérience presque similaire. Les changements réguliers dans les téléphones et les applications la perturbent. Elle a notamment du mal à retrouver certaines conversations, à comprendre les messages supprimés ou encore à rappeler une personne dont elle a manqué l’appel.
Pour ces personnes, le téléphone représente pourtant bien plus qu’un simple appareil. C’est souvent le principal moyen de rester en contact avec leurs enfants et petits-enfants qui vivent parfois très loin, voire à l’étranger.
À Kampala, la distance rend les choses encore plus difficiles
Le problème se fait également sentir du côté des membres de la diaspora congolaise.
Louange Kyose vit depuis plusieurs années à Kampala, en Ouganda. Depuis cette ville, il essaie de garder le contact avec sa famille restée en RDC. Mais il reconnaît que la communication n’est pas toujours facile avec certains membres âgés de sa famille.
Selon lui, le manque de maîtrise de WhatsApp complique parfois les échanges. Il arrive qu’il ne puisse pas joindre directement certains proches parce qu’ils ne savent pas répondre à un appel ou utiliser certaines fonctions de l’application.
À cette difficulté s’ajoutent les moyens financiers. Les appels internationaux peuvent représenter une dépense importante pour certaines familles, surtout lorsque la connexion internet n’est pas facilement accessible.


Pour Louange Kyose, les outils numériques devraient pourtant permettre de réduire les distances entre les familles. Mais encore faut-il que les personnes des deux côtés sachent les utiliser.
Une difficulté qui peut peser sur le moral
Derrière ces difficultés techniques se cache parfois un problème plus profond.
Le psychologue Semu Vincent estime que la fracture numérique peut avoir des conséquences sur le bien-être psychologique des personnes âgées.
Ne pas savoir répondre à un appel, supprimer involontairement un message, ne pas réussir à envoyer de l’argent ou encore être incapable de joindre un proche peut provoquer de l’inquiétude et du découragement.
À force de devoir demander de l’aide pour des tâches simples, certaines personnes âgées peuvent également finir par douter de leurs propres capacités.
Pour le psychologue clinicien SEMU Vincent, l’accompagnement doit donc se faire avec patience. Une personne âgée qui ne sait pas utiliser WhatsApp n’est pas pour autant incapable d’apprendre.
L’apprentissage doit surtout éviter les moqueries et la pression. Il faut prendre le temps de montrer les gestes simples et de permettre à la personne de les refaire elle-même.


 » Le numérique ne représente donc pas seulement un enjeu technologique pour les personnes du troisième âge. Il touche aussi leur vie affective, psychologique et sociale. Les messages supprimés par erreur, les appels sans réponse, les difficultés à envoyer ou recevoir de l’argent ou encore l’incapacité à contacter un proche peuvent provoquer de l’anxiété, du découragement et de la frustration.
À force de dépendre des autres, certaines personnes âgées peuvent progressivement perdre confiance en leurs capacités et ressentir un sentiment d’inutilité. Cette situation peut fragiliser leur estime de soi et renforcer leur isolement. » Poursuit le psychologue clinicien SEMU Vincent.
Pour un chercheur spécialisé dans les questions sociales et numériques, le problème ne peut pas être résumé à une simple difficulté à utiliser un téléphone.
Le développement rapide des technologies peut aussi créer une nouvelle forme d’exclusion pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de se familiariser avec ces outils.
Les personnes âgées sont particulièrement concernées. Pendant une grande partie de leur vie, elles ont surtout communiqué à travers les visites, les appels téléphoniques classiques ou les échanges directs. Aujourd’hui, les habitudes ont changé rapidement.
D’où la nécessité, selon ce chercheur, de multiplier les initiatives de formation numérique destinées aux personnes du troisième âge.
Les familles, les associations et les structures communautaires pourraient, par exemple, organiser de petites séances pratiques. L’objectif ne serait pas de transformer les seniors en spécialistes de l’informatique, mais simplement de leur apprendre les fonctions dont ils ont réellement besoin : répondre à un appel, envoyer un message vocal, faire un appel vidéo, partager une photo ou retrouver une conversation.
« Le numérique n’est pas réservé aux jeunes »


Pour le Congolais Fidèle KITSA, Directeur exécutif de Soma Media Lab, spécialiste des TIC et formateur en numérique, plusieurs facteurs expliquent les difficultés rencontrées par les personnes âgées.
« Il y a de nombreux obstacles qui empêchent les seniors d’utiliser le numérique, notamment le coût, le manque de connexion et d’électricité. Mais surtout, il s’agit d’une question de compétences. Certaines personnes âgées n’ont tout simplement jamais eu l’occasion d’apprendre à utiliser ces outils », explique-t-il.
Selon lui, le manque de formation peut également créer de la peur chez certaines personnes âgées.
Elles peuvent avoir peur d’appuyer sur le mauvais bouton, de supprimer quelque chose par erreur, de publier involontairement un contenu ou simplement de se retrouver face à une fonctionnalité qu’elles ne comprennent pas.
Fidèle KISTA insiste également sur la question de la sécurité numérique. Une personne peu habituée aux smartphones et aux applications peut avoir davantage de difficultés à reconnaître certains risques ou à adopter les bons réflexes face aux menaces en ligne.
Il relève enfin une perception qui, selon lui, doit changer : celle qui consiste à croire que le numérique est uniquement destiné aux jeunes.
« Certaines personnes pensent que le numérique est réservé uniquement aux jeunes. C’est juste une perception qu’il faut combattre », estime-t-il.

Pour une autre personne âgée interrogée, apprendre à utiliser les outils numériques a surtout une valeur affective. Elle veut pouvoir voir ses proches, même lorsqu’ils sont loin.
Un simple appel vidéo peut ainsi devenir un moment important : voir le visage d’un enfant ou d’un petit-enfant vivant à l’étranger permet de réduire, ne serait-ce qu’un peu, le poids de la distance.
La fracture numérique des personnes âgées n’est donc pas seulement une question de technologie. Elle touche aussi les relations familiales, le sentiment d’autonomie et parfois même le bien-être psychologique.
À une époque où un message ou un appel peut traverser les frontières en quelques secondes, certaines personnes âgées restent encore éloignées de ces moyens de communication.
Les accompagner, leur apprendre les gestes essentiels et surtout leur donner confiance pourrait permettre de réduire cette distance. Car derrière un smartphone, il n’y a pas seulement une application à apprendre : il y a aussi des liens familiaux à préserver.

 

 

MUNGUIKO Thierry Horneyssie