À Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, une jeune femme redéfinit les codes d’un sport longtemps réservé aux hommes. À 19 ans, Daniella Muleketsi, championne nationale de boxe dans la catégorie des super-légers, défie les stéréotypes et trace sa voie à coups de gants et de courage. Venue des quartiers populaires de la ville, elle inspire d’autres filles à croire en leurs rêves malgré les préjugés. Son histoire est celle d’une détermination née du hasard, devenue symbole d’émancipation féminine au cœur de l’Est congolais.

Au fil des années, la ville de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu à l’Est de la République démocratique du Congo, est devenue un haut lieu du sport, de la culture et de l’art. Ici, les passions s’entremêlent : en football, deux équipes mythiques, le DC Virunga et l’AS Kabasha, se disputent la fierté locale ; en musique, la ville a vu émerger Innocent Balume, connu sous le nom d’Innoss’B, devenu une figure emblématique sur les scènes nationale et internationale.

Une ville qui vibre au rythme du sport et de la culture

Mais Goma, ville touristique située sur les rives du lac Kivu, vibre aussi au rythme des gants et des rings. En 2009, la boxe locale a marqué les esprits lors d’un combat tragique entre Saidi et Kibomango. Ce jour-là, Saidi, jeune espoir de la discipline, trouva la mort après un coup fatal de son rival. Cet épisode avait plongé le monde du sport gomatracien dans la stupeur, tout en inscrivant durablement la boxe dans la mémoire collective.

Depuis, le noble art a continué d’attirer des jeunes désireux de se faire un nom. Mais un constat s’impose : les femmes y sont quasi absentes. Les familles hésitent à y envoyer leurs filles, craignant qu’elles ne « trouvent plus de mari ». Et les jeunes filles, de leur côté, redoutent les jugements d’une communauté où les rôles de genre restent profondément enracinés.

« Certaines ont tenté, mais elles ont vite abandonné après deux ou trois séances d’entraînement, raconte un ancien du club Les Volcans. Aujourd’hui, elles sont mariées, mères de famille, et leurs rêves de sportives se sont envolés. »

Pourtant, au cœur de cette réalité, une fille a refusé de céder aux préjugés. Son nom : Daniella Muleketsi. À 19 ans, cette jeune femme est en train d’écrire une nouvelle page de l’histoire de la boxe féminine à Goma.

Aux origines d’un destin inattendu

Quand on rencontre Daniella, on est d’abord frappé par son assurance tranquille. Petite de taille mais solide d’allure, elle parle avec un sourire timide, ponctué d’une détermination qu’aucune hésitation ne trouble : « Je m’appelle Daniella Muleketsi. Chez nous, c’est au quartier Ndosho, mais je suis née à TMK, dans Mabanga Sud. Ma mère est commerçante, elle vend des chaussures usées au marché Cadeco, et mon père est Directeur Général à l’ISPS Goma. Depuis mon enfance, j’aimais monter sur les arbres, faire de l’acrobatie. Tout cela commençait à énerver mon père, parce que je n’arrivais plus à aller à l’église, pourtant ma famille est très chrétienne. »

Face à cette agitation permanente, son père décide de réagir. « Un jour, il m’a demandé : ma fille, qu’est-ce que je peux faire pour toi pour que tu ne t’absentes plus au culte ? Et j’ai répondu : Papa, inscris-moi dans une équipe de basketball. »

 

Le père accepte. Daniella intègre donc une équipe de basket, et entame ses premiers entraînements. Mais la vie réserve parfois des détours surprenants.

Daniella : « Au troisième jour d’entraînement, sur le chemin du retour, j’ai croisé mon oncle paternel. Il m’a proposé de l’accompagner le lundi suivant pour faire du sport. Il n’avait pas précisé de quel sport il s’agissait. Et parce que j’aime tout ce qui touche au sport, j’ai accepté. »

Quand le hasard devient une vocation

Le lundi venu, la jeune fille découvre avec étonnement qu’il s’agit… de boxe. « Je me suis rendue compte que mon oncle m’avait invitée pour faire de la boxe. Il m’a demandé d’assister d’abord, puis de décider. J’ai beaucoup aimé. Depuis ce jour-là, je n’ai plus raté une seule séance », confie la jeune boxeuse.

C’était en 2020. Daniella n’avait alors que quinze ans. Elle rejoint le club Les Volcans, un modeste club d’entraînement du quartier Ndosho : « Nous faisions nos entraînements à Ndosho, et voilà qu’aujourd’hui j’ai signé dans le club Nyama Boxing, où on pratique la boxe professionnelle. »

Cette signature, obtenue en août 2024, marque un tournant dans sa vie : elle devient officiellement boxeuse professionnelle.

Des victoires qui changent le regard

Son premier combat international, Daniella s’en souviendra toujours. « Le 27 octobre 2024, je n’oublierai jamais ce jour. C’était mon ouverture de carrière internationale avec mon club Nyama Boxing. J’étais très contente de ma victoire, parce que mon adversaire, la Kényane Shariti Mukami, était championne dans son pays et plus expérimentée que moi. Quand je l’ai fait tomber par terre, je me suis sentie fière, mais je suis restée prudente pour éviter qu’elle ne se relève et me terrasse à son tour », dit-elle, fière.

Depuis ce jour, la jeune boxeuse multiplie les succès. En août 2025, elle bat la Tanzanienne Sabrina Mbwewe, avant de décrocher, en octobre, la médaille d’argent au championnat d’Afrique zone 3 à Nairobi. Ces victoires la propulsent à la 28ᵉ place mondiale, 4ᵉ sur le continent africain et 1ʳᵉ en RDC, dans la catégorie des super-légers (moins de 71 kg). « J’ai commencé à sentir la joie de me voir championne du monde dans le futur, parce que mon rêve est que dans les cinq prochaines années, je puisse le devenir », se projette la boxeuse.

Changer les mentalités, gants aux poings

Si ses exploits sur le ring sont impressionnants, le combat le plus difficile de Daniella se déroule souvent en dehors.

« Au début, les gens avaient peur de moi, surtout mon entourage. Mes parents, mes frères et sœurs pensaient que j’allais devenir une bandite, parce que petite, j’aimais me bagarrer et casser des objets à la maison. Mais depuis que je fais du sport, ce n’est plus le cas. Mes chefs m’ont interdit de me battre : s’ils me voient en bagarre, ils me chassent du club. Alors j’ai obéi », dixit Daniella.

Peu à peu, sa famille change de regard. « Quand mes parents ont vu le changement, ils ont aimé ce que je faisais et m’aident dans tout. Je me suis disciplinée. Le jour de mon entraînement, je fais tout le boulot avant de quitter la maison », confie Daniella.

Son frère, Jay Lisolo, se souvient de leurs débuts : « Au début, ce n’était pas facile à cause des critiques qu’elle subissait. Mais aujourd’hui, tout le monde en famille l’apprécie. C’est notre oncle, papa Serge Mulemeri, qui a beaucoup cru en elle. Moi aussi, elle m’inspire, car je fais de la boxe moi-même. »

Il ajoute, fier : « Daniella nous dit toujours qu’elle sera championne du monde un jour. Quand on voit comment elle se donne à fond, on ne peut que la soutenir. »

Un modèle pour d’autres filles de Goma

Dans son sillage, d’autres jeunes filles s’autorisent à rêver. Céline Bwira, 19 ans, a rejoint le club Les Volcans en octobre 2024 : « Ce qui m’a poussée à aimer la boxe, c’est Daniella. Je me sous-estimais, je croyais que je ne pouvais pas le faire. Mais quand j’ai vu une fille comme moi réussir, je me suis dit : pourquoi pas moi ? »

Céline habite le même quartier. « Je la voyais souvent passer pour aller aux entraînements. J’avais envie de la suivre », se rappelle-t-elle.

« J’ai été très marquée par son combat contre la Kényane Shariti Mukami. Ce jour-là, j’ai décidé de rejoindre aussi le club. Ce n’était pas facile les premiers jours, mais j’étais trop motivée par sa performance et déterminée à devenir comme elle », confie Céline.

Le regard des garçons du ring

Dans un monde sportif encore dominé par les hommes, la présence de Daniella n’est plus perçue comme une exception, mais comme une force. Fiston Amsini, capitaine du club Les Volcans, en témoigne : « Pendant les entraînements, cette fille était impressionnante. Je suis son capitaine, mais son courage et sa détermination nous laissaient sans mots. »

Il regrette toutefois le sort des nombreuses filles qui ont abandonné avant elle : « Nous étions avec beaucoup de filles ici, mais certaines ont arrêté parce que leurs parents avaient peur qu’elles ne trouvent pas de conjoints. Beaucoup sont déjà mariées. Daniella est la seule qui est restée jusqu’à aujourd’hui. »

Fiston et les autres boxeurs se disent prêts à l’accompagner dans son rêve : « Nous espérons qu’elle atteindra ses objectifs. Nous serons toujours là pour l’aider et l’applaudir à chaque combat. »

Le secret d’un coaching inclusif

Pour son ancien coach Shabani Abdoul, la réussite de Daniella repose sur une pédagogie exigeante mais égalitaire.

« Daniella m’a impressionné par sa régularité. Même après les séances, elle voulait que je l’assiste. Elle avait soif d’apprendre », se remémore le coach. Qui poursuit : « Je l’ai souvent opposée à des garçons pendant les duels. Cela l’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, elle n’a peur de personne. »

Cette méthode, Shabani l’a étendue à toutes ses élèves. « Grâce à cela, les filles ont gagné en confiance, et les garçons ont appris à les respecter. Avant, les filles ne faisaient pas de boxe. Aujourd’hui, elles ne manquent jamais un entraînement », révèle-t-il.

Il ajoute, non sans fierté : « Deux de mes boxeuses ont récemment gagné leurs combats contre des adversaires expérimentées. Aujourd’hui, j’encadre plus de dix filles régulières. »

L’admiration de la ligue provinciale

Le parcours de Daniella n’a pas échappé à la Ligue provinciale de boxe du Nord-Kivu, dont le secrétaire exécutif, Serge Bireo Mulemeri, suit de près sa progression. 

« Daniella n’est pas la première fille boxeuse du Nord-Kivu à exceller au niveau national. Nous avons eu Irène, qui avait atteint la finale du championnat national à Kinshasa, et Bénédicte Mwamba, talentueuse dans la catégorie de moins de 75 kg. Mais Daniella est la première dans la catégorie de moins de 71 kg, dite mi-moyenne », déclare Serge.

Il insiste sur l’importance symbolique de son parcours : « Elle représente la nouvelle génération de boxeuses que nous formons ici. Elle est l’exemple concret du développement local de la boxe féminine. »

Un combat social autant que sportif

Mais tout n’a pas été simple. Daniella a dû affronter le scepticisme et le sexisme ambiant.

« Son parcours n’a pas été facile, confie Serge Mulemeri. Au début, il y a eu beaucoup de moqueries, de mépris, de la part de certains boxeurs masculins. Ils disaient que la boxe, c’est un métier d’hommes. Mais aujourd’hui, elle a répondu par le travail et la détermination. Elle a gagné le respect de tous. »

La Ligue a aussi dû s’adapter et se doter d’une politique de tolérance zéro contre toute forme de harcèlement ou de discrimination. « Nous avons une procédure stricte : dialogue, sensibilisation, puis sanctions en cas de récidive. Nous voulons un environnement sain et sécurisé pour tous les boxeurs », dixit Serge Mulemeri.

Une reconnaissance nationale

Après sa médaille d’argent à Nairobi, Daniella a été intégrée à l’équipe nationale féminine de boxe de la RDC. « Son intégration est la plus belle preuve du succès de notre politique de soutien, se réjouit Serge Mulemeri. La ligue est fière d’avoir été le tremplin de cette ascension nationale. »

En à peine deux ans de carrière professionnelle, Daniella a disputé trois combats, tous remportés. Sa trajectoire inspire respect et espoir. « Quand je monte sur le ring, je pense à toutes les filles qui croient qu’elles ne peuvent pas. Moi, je veux leur montrer que c’est possible », assure la boxeuse.

Le visage d’une génération

À seulement 19 ans, Daniella Muleketsi incarne la détermination d’une jeunesse qui refuse les limites imposées. Elle a trouvé dans la boxe une école de discipline, de respect et de persévérance.

Son parcours, soutenu par sa famille, ses entraîneurs et la ligue provinciale, dépasse la simple réussite sportive : il symbolise un combat plus large pour l’émancipation et la confiance des jeunes filles dans une société encore marquée par les stéréotypes.

Sur le ring, elle se bat contre ses adversaires. En dehors, elle affronte les préjugés. Et à chaque victoire, c’est un peu la ville de Goma, et toute une génération de filles congolaises, qui montent sur le ring avec elle.

 

 

Fiston MUHINDO