Cela ne fait plus aucun doute dans cette ville du sud du lac Kivu. Ici, il ne suffit plus d’avoir des billets de banque pour s’approvisionner en bien ou service. Il faut aussi être sûr que ces billets sont neufs ou, à défaut, sans trace d’usure pour les utiliser sans subir le rejet des commerçants.
Plusieurs habitants de cette ville victimes de cette pratique disent en avoir marre de ce comportement des commerçants qui font fi de la réalité que traverse la ville. Selon ces derniers, en dépit du fait qu’aucune banque ne soit opérationnelle dans cette ville comme c’est le cas pour toutes les parties occupées par la rébellion de l’AFC/M23, les commerçants des biens et services vérifient mille et une fois les billets avant de les accepter. Cette situation agace la population comme elle le fait savoir.
« Je ne parviens pas à comprendre le comportement des habitants de Bukavu. Ils ne voient plus que les banques sont fermées et nous n’avons pas accès aux billets mais s’entêtent à refuser ce que nous avons. Ils pensent que nous fabriquons les billets de banque dans nos maisons… » s’indigne David Cirhuza, un habitant rencontré non loin de la maison communale de Bagira.
Malgré certains appels à la raison et l’interdiction formelle de cette pratique, lancée même par les occupants de la ville, les commerçants ne fléchissent pas. Ceux-ci n’avancent qu’une seule raison : « c’est un billet usé ». Malheureusement, cela a des répercussions sur certains ménages.
Mwamini Lubula habite la commune de Kadutu; selon elle, toute sa famille a eu à passer une nuit blanche parce qu’elle n’arrivait pas à faire accepter son billet de 10000fc avec scotch par les commerçants.
« Il me fallait payer du riz mais personne n’acceptait mon billet de 10000 fc. Ce jour là, avec mon mari et mes enfants nous avons été obligées de dormir sans manger parce que le billet était seulement scotché. Jusqu’aujourd’hui je garde ce billet chez-moi. Peut-être qu’il sera utilisé quand j’irai à Goma » a dit cette dame.
Les conducteurs des taxis ne sont pas en reste. Pour eux aussi, le billet ne doit comporter aucune trace d’usure à défaut d’être neuf.
Cette expérience, nous l’avons faite nous même. Dans un taxi en provenance de la Place de l’Indépendance vers Nguba IRC, nous devrions payer 1500 fc. En remettant l’argent au chauffeur, nos billets ont été refusés par ce dernier sous prétexte qu’ils étaient usés jusqu’à nous exiger de les remplacer. Delà nous avons confirmé que cela est de coutume dans cette ville.

Les économistes parlent d’un effet négatif de cette pratique sur les ménages les plus pauvres.
Pour Céline Zibo, économiste de formation,
« Quand les gens refusent des billets usés, cela crée une crise de circulation monétaire. Donc, même si une personne possède de l’argent, cet argent ne peut plus facilement acheter des biens et cela a plusieurs implications dont; les ménages pauvres sont les plus touchés, parce que ce sont eux qui reçoivent des billets usés. Les commerçants peuvent augmenter le prix sur le marché, ce qu’on appelle chez-nous une inflation; on peut assister à une dévaluation informelle, c’est à dire que les billets abîmés valent moins dans les transitions mais aussi une contraction dans les échanges ; les gens refusent certains billets et donc les achats deviennent difficiles. Selon moi, ce n’est pas un problème de billets abîmés, mais un problème de circulation monétaire et il y a pas fonctionnement des banques , donc cela réduit le pouvoir d’achat et fragilise l’économie locale » a-t-elle indiqué
Comme le souligne l’économiste Céline cette pratique risque de peser encore plus sur la population. Sans banque centrale du congo, sans communication directe et formelle avec les autres entités gérées par le pouvoir central; les billets neufs (comme le veulent les commerçants en ville) auront du mal à atteindre Bukavu, ce qui pèsera lourd sur son pouvoir d’achat. Ce refus des billets serait contourné si la population était habituée aux échanges avec la monnaie virtuelle. Malheureusement, seule une poignée de la population semble être convaincue par cette pratique, une autre mettant en avant le risque accru des pertes mais aussi celui de payer doublement les frais de retrait. Une autre difficulté résiderait au niveau des commerçants qui, pour la plus part, le service de Mobilemoney n’est pas incorporé dans les transactions.
Entre-temps, la population devra encore souffrir avant de voir le bout du tunnel.
Stoïcien Sky Lwembo